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Numéro 20
   

Laétitia Jouve

Société : passé par la case prison

Seul un ancien condamné peut décrire le processus qui conduit à la privation des libertés individuelles.

Un ancien détenu peut nous transmettre son quotidien et les ressentiments générés par l'enfermement. Rares sont ceux qui acceptent de témoigner.

Claire et Lætitia ont rencontré Serge à plusieurs reprises. Il a bien voulu partager son vécu avec elles, sous certaines conditions. Notamment ne pas divulguer sa véritable identité.

Lætitia m'accompagne au premier rendez-vous que nous avons pris avec Serge. Il est 11 heures. Nous arrivons au bar de Fargues, sur le territoire de la mairie du Pontet dans le Vaucluse. Pour accéder à la terrasse, il faut descendre quelques marches. L'établissement se trouve en dessous du niveau de la route.

photo Laetitia Jouve©

L'endroit est frais, à l'abri des platanes, malgré la chaleur qui commence à poindre en ce mois d’août. Serge est déjà assis à une table, un café devant lui. Nous avons eu plusieurs échanges téléphoniques, il sait précisément ce que nous attendons de lui, ce qui facilite le dialogue.

Serge nous précise qu’il ne veut pas commencer la discussion ici. Il nous entraîne sur le parking de l'autre côté de la route. Sur la droite, un petit chemin de graviers, bordé par une petite rivière à l'ombre des arbres. L'endroit est agréable, un banc de bois nous permet de nous installer face à l'eau. Il sort de son sac du tabac et se roule une cigarette. Nous voulons connaître les circonstances qui ont motivé sa première incarcération. Calmement, Serge nous détaille les faits. « J'avais une vingtaine d'années. Mais tout a commencé avant. »

Serge habitait déjà au Pontet, à l'Arbalestière. Il y avait un petit centre commercial que les jeunes surnommaient le Super. C'était un lieu de rendez-vous où se réunissaient les 16/20 ans, jusqu'à très tard dans la nuit. Ils fumaient des joints occasionnellement et buvaient des bières. C'est là que Serge a sympathisé avec Antoine et Robert. Ils sont partis à l'armée. Un week-end, ils sont revenus avec du chit. Ils avaient rencontré un Nîmois, qui apparemment pouvait avoir de grosses quantités.

Antoine a fait l'intermédiaire un temps, puis a fixé un premier rendez-vous entre Serge et le Nîmois. Serge s'est rendu à celui-ci en 4L. C'était un peu avant Nîmes sur une aire d’autoroute. Il a pris livraison de 100 grammes. Arrivé chez ses parents, il a taillé une quarantaine de barrettes (1 barrette d'approximativement 2 grammes = 100 francs). A l'époque il n'y avait personne d'autre au Pontet qui vendait du chichon. En quelques jours il a récupéré 4000 francs.

Serge a compris très vite qu'il pouvait se faire beaucoup d'argent. Il imaginait son pouvoir d'achat, des désirs sans limites germaient dans son esprit. « A cet âge, quand tu as de l'argent facile en quantité, cela te tourne la tête. Tu t'assimiles, comme invulnérable. Une excitation t’envahit, un souffle de liberté t'accompagne, tu sens vraiment la vie. Je n'avais pas le sentiment de faire quelque chose de mal, malgré les précautions prises. Je crois que c'était plus pour éviter que mes parents soient au courant qu'autre chose. »

Serge allait chercher des quantités de plus en plus importantes. La revente engendrait d'incessantes allées et venues au domicile de ses parents. Son père était fortement irrité par la situation, sans en connaître les réels aboutissants. Pour freiner la contagion au domicile familial, Serge décide dans un premier temps de refuser de vendre à tout ceux qui sonnaient à la porte. Les sollicitations devenaient trop importantes. La pression était trop forte. Il a donc opté pour une autre stratégie. Revendre uniquement à partir de cinquante grammes. Pour les autres, ils n'avaient rien. Les connexions s'intensifiaient. Serge devient le fournisseur des villages voisins.

Son train de vie était trop luxueux pour un jeune homme d'une vingtaine d'années habitant un quartier populaire. « Je m’habillais chez Façonnable. Je mangeais à l'auberge de Cassagne. Je roulais en deux roues 750 Suzuki sans permis et en Golf GTI ... »

Pour dissiper les questions de ses parents, avec un ami, il crée une petite entreprise de laveur de vitres. Serge sort de plus en plus en boite et dans les lieux branchés. Les relations se font naturellement. Malheureusement, il touche à d'autres substances, LSD, et surtout l'héroïne qu'il inhale. Serge est persuadé d'avoir le contrôle. Mais petit à petit il lâche le trafic de Haschich et la réalité. « J'avais aussi la flemme d'aller à Nîmes. J’envoyais mon frère ou un pote à lui réceptionner les livraisons. A l'époque, la blanche se trouvait facilement et en quantité à Avignon, j'avais le nez dedans. J'ai commencé à dealer un peu, mais avec cette merde tu as plus envie de consommer qu'autre chose. »

Ce qui devait arriver arriva. Un matin la gendarmerie est venue le serrer au domicile de ses parents. Ils n'ont rien trouvé. Sa première garde à vue fut très dure. Le manque le rongeait. « J'essayais de me sortir de ce cauchemar par tous les moyens, mensonges et autres. Au final, j'ai balancé mon fournisseur et Frédo qui me rachetait le chit en abondance. J'ai avoué une dizaine de kilos. La vérité c'est que je ne sais pas du tout quelles sont les quantités qui me sont passées par les mains. »

Mais le comble dans tout cela réside dans le fait que Serge ne faisait plus de trafic au moment où il est tombé. « J’étais dans l'héro. J'avais cédé l'entreprise à mon associé, et vidé la caisse avant de partir. Je ne pouvais plus payer la moto. J'avais revendu la voiture. Je conduisais une 4L fourgonnette sans assurance. Je me rappelle avoir grillé un stop un soir au Pontet et mettre encastré dans un véhicule de la police municipale. C'est un courtier en assurances, Jacques, qui m’a sauvé la mise. »

Serge est transféré à Sainte-Anne (ancienne prison d'Avignon aujourd'hui fermée). Épouvanté, il vit très mal toutes ces portes, ces barreaux, qui s'ouvrent devant lui pour mieux l'enfermer. Une odeur de moisi accompagne ses pas, la détresse physiologique le submerge, les murs s’effritent autour de lui. « Le stress peut te ronger de l’intérieur d'une force, difficile à exprimer. »

Serge se retrouve dans un cachot, trois détenus étaient déjà installés sur les lits. Le sien était obstrué par un tas d'affaires. Mais ce qui retient son attention, c'est ce chiotte qui trône au milieu du mur d’en face. Aux yeux de tous, la dignité se transformait en matière fécale. Les premiers jours, dans une chambre de 12 mètres carrés, l'odeur devient vite insoutenable. Serge vit très mal ses premières nuits. Il ne veut d'ailleurs pas en dire plus. Nous interrompons notre première entrevue et prenons rendez-vous pour le jeudi suivant, à 9 heures.

Notre deuxième rencontre a lieu au même endroit. Nous garons notre véhicule sur le parking. Serge est déjà sur « notre » banc.

Il reprend son histoire, en nous expliquant qu'il avait la sensation que les murs de la cellule se rapprochaient les uns des autres de jour en jour. Des murs si sales qu'il est difficile de savoir quelle en était la couleur d'origine. Les repas pris dans les hôpitaux sont de véritables festins comparés à l’infâme matière servie en prison. Serge ne supporte pas la proximité des autres détenus. « Les Maghrébins sont en nombre derrière les murs, et c'est eux qui font la loi. Ils sont impitoyables. Tu baisses la tête ».

Pratiquement sans parloir, son père l'ayant renié. Son frère est le seul à lui rendre visite. Pour s'enfuir de la cellule, Serge travaille dans les ateliers. Cela permet de réduire la peine et d'améliorer le quotidien. Il y a une rémunération, 20% sont bloqués, 10% pour payer les procès verbaux, ou indemniser les parties civiles. Les 10% restants sont remis au détenu lors de sa sortie. Serge avait pris 20 mois. Au bout de plusieurs mois, il a pu travailler à l’extérieur. Il sortait le matin de bonne heure pour rentrer en fin d'après-midi. Onze mois plus tard, quelques billets en poche, Serge se retrouve dehors. Personne pour venir le chercher. Il rentre à pied tout seul d'Avignon à l'Arbalestière. Dans un premier temps, l'insistance de sa mère auprès de son père lui permet de réintégrer le domicile familial.

Serge reprend une vie normale. Il travaille, achète une petite voiture et fréquente une jeune femme de six ans sa cadette.

Fin de la première partie.

 

Propos recueillis par Claire et Lætitia / claire.fabre@oeilpaca.fr

 

 

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