| SOMMAIRE NUMERO 16 |
Numéro 16
   

 

 

photographe

DE VOUS à NOUS : Trois questions à Etienne

 

Nous l’avons rencontré courant octobre sur une manif. Son look impeccable et très british mais aussi sa stature imposante attirent mon œil.

Je n’ai pu m’empêcher de l'aborder. Un sourire suivi d’un petit « bonjour », j’étais entrée dans son champ de vision. Je lui explique succinctement qui je suis et lui demande s’il veut bien répondre à mes questions.

Son regard, réfléchi, se pose sur moi. Au bout de quelque pas, il me répond : « En ce qui me concerne, le lieu ne me semble pas approprié. Laissez-moi vos coordonnées, je vous contacte dans les jours qui viennent pour vous donner une réponse. » L’homme semble méfiant, je lui donne la carte de l’œil paca.fr après avoir ajouté mes prénom, email et N° de téléphone au dos de celle-ci.

Le lundi suivant à 9h du matin mon portable sonne, le numéro qui s’affiche sur l’écran m’est inconnu.

« Bonjour, vous m’avez approché pendant la manifestation qui se déroulait à Marseille samedi dernier. »

-Oui, bonjour, comment allez-vous ?

-Très bien je vous remercie. Je me suis renseigné sur votre magazine internet, l’œil paca. J’ai parcouru quelques pages de différents numéros. Que voulez-vous exactement ?

-Le prochain numéro paraîtra le 03 décembre, il est prévisible que les mouvements de contestation seront terminés à cette date. La rédaction veut un sujet qui relate ces péripéties, mais avec un regard décalé au travers d’un personnage que nous n’aurions pas l’habitude de voir témoigner dans ces circonstances.

-Combien de temps vous faut-il ?

-A vrai dire, je ne sais pas. Cela dépendra de ce que vous aurez à nous dire. De plus, il faut savoir que ce n’est pas moi qui déciderai de la parution. J’ai déjà réalisé une interview sur le même sujet et une collègue se prête également à l’exercice. La rédaction se réunira et retiendra l’article qui lui paraîtra le plus pertinent.

-Je suis partant, mais je ne veux pas être photographié. Je suis disponible mercredi à 10 heures. Cela vous convient-il ?

Etienne me donne son adresse. Il habite Cassis et m’explique la route « Arrivée à la plage Mahogany, vous prenez la rue de la Traverse du Soleil, puis vous allez jusqu’au bout de l’avenue de Notre Dame, là vous tournez à gauche et à la deuxième rue encore à gauche, là vous suivez l’avenue Jean-Jacques Garcin ».

Deux jours plus tard nous sommes devant chez Etienne. Il habite en bord de mer dans un secteur paradisiaque. Sonia me lance un regard qui en dit long sur sa surprise, moi-même je me demande si nous ne faisons pas fausse route. Je sonne. Un jeune homme ganté, des branchages à la main, ouvre le portail. « Vous êtes sûrement les journalistes, suivez-moi, Mr Etienne vous attend, derrière, sur la terrasse. »

La lumière oblige Sonia à froncer des yeux, elle semble tout aussi impressionnée que moi par la propriété et le paysage grandiose. Face à nous le majestueux cap Canaille. Le soleil rebondit sur le bleu de la Méditerranée pour nous éblouir. En contre-jour, Etienne se lève et nous accueille. « Pardonnez ma tenue, mais chez moi je suis adepte du sportwear.» Il est vêtu d’un survêtement noir à capuche entouré par trois bandes blanches. Ses pieds sont dans la même marque, des chaussures de sport sans lacet d’un rouge saillant. De surprise en surprise. « Installez-vous. Voulez-vous une orangeade que je viens de presser ? »

-Après vous avoir vu samedi, pendant la manif en costume très chic, puis maintenant chez vous, je me demande ce que vous faisiez là-bas ?

- Je manifestais. Je comprends très bien où vous voulez en venir. Vous vous demandez pourquoi une personne, d’apparence rentière, se retrouve dans la rue à battre le pavé.

Pour notre compréhension, Etienne décrit l’univers où il a vu le jour. Il est né en 1940, sa famille était dans le commerce et s’est enrichie au 19e siècle pendant la révolution industrielle sous le second empire. Les mariages arrangés entre phratrie ont contribué à la bonification du patrimoine historique, culturel et politique de ses parents. IL est de la cinquième génération et a suivi un cursus en droit. Plusieurs unions sont venues parsemer son existence de satisfactions diverses.

Etienne a été élevé dans une famille capitaliste où la stratégie du profit s’enseigne dès le plus jeune âge. Les moyens de production n’avaient plus de secret pour lui. Il y a une trentaine d’années, avec ses frères et sa sœur, ils ont fait appel à de nouveaux fonds pour développer les différents secteurs de leur entreprise. Le capital s’est alors transformé en actions. Arrivé dans sa soixantième année, ses deux frères et sa sœur qui sont plus âgés que lui, se sont laissés persuader par leurs enfants de vendre leur entreprise à des investisseurs. De propriétaires ils sont devenus actionnaires. Périodiquement, Etienne touche des dividendes. Sa fortune personnelle n’est plus à faire.

Depuis douze ans, Etienne a beaucoup navigué sur son « petit » voilier qu’il possède depuis 1998. Un Elan 331 de 9,95 mètres. Motorisé avec un Diesel de 23 CV à propulsion par ligne d’arbre ; Sondeur, anémomètre, VHF, GPS traceur, 3 batteries, panneaux solaires…

« Je prépare sur la carte mes tracés, mais le récepteur GPS est d’un grand secours. J’ai vécu dans pas mal de ports de plaisance. C’est pratique puisque le voilier est raccordé à l’électricité, à l’eau et à internet. Ils sont équipés de sanitaires et beaucoup d’entre eux ont une cale de mise à l’eau. Pendant mes escales, j’ai été confronté à des populations diverses. Les gens ignoraient tout de moi. Des liens d’amitié durable et sans commune mesure se sont forgés naturellement. En partageant la vie des autres, la compréhension des réalités qui accompagnent leurs existences devient une évidence.

J’ai eu la chance de naître dans une famille où l’argent n’est pas un souci, puisque sa profusion paraît intarissable et ça change tout. Je ne renie pas mes origines, le Gaullisme, le néo-Gaullisme puis la conversion au libéralisme économique par le biais du RPR à la fin des années 70. Pour être exact c’était en 1976, la naissance du rassemblement pour la République. Pour nous c’était une évidence.

Puis il y a eu les affaires dans les années 90. Notamment les marchés publics falsifiés qui permettaient de financer les partis politiques dont le RPR. Je connaissais Michel Roussin. Un homme au-dessus de tout soupçon. Il fut officier de gendarmerie, député et ministre. Sa démission du gouvernement Balladur en 1994, puis son incarcération, vont faire vaciller mes certitudes. C’est à ce moment que je me détache du RPR qui, finalement, était un instrument d’accession au pouvoir.

Quand Michel Roussin fut reconnu coupable de complicité, de recel, de corruption et condamné à 4 ans de prison avec sursis, le doute n’était plus permis. La condamnation de Louise-Yvonne Casetta, que j’ai croisé lors de dîners, qui reconnaissait son rôle de trésorière " occulte " du RPR va asseoir mes convictions.

Les fraudes électorales de l’arrondissement Tiberi : je vous rappelle qu’en mai 2009 le tribunal correctionnel de Paris a rendu un jugement qui condamne Tiberi à 10 mois de prison et 3 ans d’inéligibilité et quelque milliers d’euros d’amende. Il a fait appel du jugement et continue à se pavaner dans le cinquième.

Les emplois fictifs à la Mairie de Paris et toute l’indécence des délits en tous genres, me font prendre conscience dans les années 2000 que nous vivons sous un gouvernement de mafieux et je pèse mes mots. Je ne suis pas complice et je n’adhère pas à de telles pratiques. En aucun cas je cautionne ces comportements de fripouille.

En Avril 2002, à la transformation du RPR en UMP ou Union pour la majorité présidentielle, puis en mouvement populaire, si mes souvenirs sont bons, l’un des mots d’ordre était « écouter les citoyens, agir avec eux et pour eux ». Pour éviter toute ambiguïté, je pense qu’il serait utile de préciser de quels citoyens il s’agit ».

Etienne regarde l’heure sur son téléphone portable. Il est déjà 12h35. Il nous propose de déjeuner avec lui, trois fois rien, quelques bricoles selon ses dires. Nathalie nous servira un excellent repas. Une salade composée aux mille saveurs, suivie de soles fraîchement arrivées de chez le poissonnier et accompagnées de minuscules carottes cuites à la vapeur. Le tout agrémenté d’un vin de Bandol qui me fit tourner la tête à la première gorgée. Après le thé vert bio d’un arôme incomparable, je reformule ma première question « Comment expliquez-vous votre présence à la manif de samedi dernier ? »

Etienne me lance un sourire qui me laisse entrevoir ses dents d’un blanc éthéré. Malgré son âge il a un charme certain. Avec l’aplomb qui le caractérise il me répond de sa voix mesurée.

« Les raisons que j’évoquais avant le déjeuner ont pesé sur ma décision de participer aux manifestations de Paris et plus près de nous de celle de Marseille samedi dernier. La politique de l’Elysée et la continuité incessante des prévarications, d’abus de confiance, d’affaires d’Etat, confirme ma position intellectuelle. Personne n’aurait pu prédire qu’un jour je participerai à de tels événements, c’était inimaginable. Je reste serein et conscient que ma participation reste symbolique ».

-Les manifs visaient à dénoncer la loi sur les retraites, vous êtes apparemment très riche et rentier, donc pas concerné par les mesures prises par la loi à venir.

-Vous êtes perspicace, la vérité est que malgré l’allongement du temps de travail des salariés, cela ne financera pas pour autant les retraites dans le futur. Vous avez pu constater tout comme moi que les gens revendiquaient pour leurs droits. Bientôt si cela continue dans ce sens ils n’auront plus rien à revendiquer. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, ne nous y trompons pas.

-Peut-on dire qu’au final tout cela n’a servi à rien, et que c’est un fiasco ?

-Malgré la propagande de l’Elysée - ce qui tenterait à prouver qu’à cette période les craintes étaient vivaces - qui essayait de minimiser la présence des manifestants dans les rues, je peux vous affirmer qu’il y avait énormément de monde à Paris et vous l’avez constaté par vous-même à Marseille samedi.

Dans les années 70/80, trois jours de grève faisaient très mal aux gestionnaires, je suis bien placé pour le savoir. L’anxiété générée par l’éventualité d’un enlisement engendrait une capitulation rapide. Les différents gouvernements ont eux aussi quasiment toujours fait marche arrière. Le spectre de mai 68 et les conséquences fâcheuses sur l’économie du pays faisaient trembler les pouvoirs. Les données ne sont plus les mêmes aujourd’hui. Les salariés contractent des crédits en début de carrière ; Maison, véhicules, électroménager, alimentation, vacances… pour eux la question ne se pose pas. Faire obstacle au bon fonctionnement de l’entreprise ou du pays pour faire valoir des droits n’est pas envisageable.

Ceux qui peuvent manifester, peuvent tirer les conclusions suivantes des mouvements récents : Le Président a pris la mesure des limites des citoyens. Il est conscient que personne actuellement ne possède les capacités pour s’opposer à sa politique, que cela se caractérise par des blocages, des grèves, des amendements ou autres. Il est le seul maître à bord, on peut raisonnablement penser qu’il est le vainqueur absolu.

-Si je comprends bien vous êtes en train de prédire le pire ?

-Non, mais acceptons que les stratégies, mises en place pour répliquer aux modes de contestation qui trouvait ses forces dans la rue, ont le contrôle. Par sa stérilité, ce mode de protestation est arrivé à son terme.

-D’après vous c’est le début d’une ère de résignation ?

Je n’ai pas dit cela. Servez-vous de l’arme fatale, que vous le peuple, avez entre vos mains. Tous les citoyens ont bien compris que la course au pouvoir, la réussite personnelle et financière gangrène la France depuis les années soixante. Le Rassemblement pour la République, le Socialisme, l’Union pour un mouvement Populaire, ils se sont succédés aux commandes et démontrés leur incompétence dans bien des domaines, l’endettement de la France le démontre.

-Je suis d’accord avec vous, mais quelle est cette arme fatale ?

-Le bulletin de vote que vous allez mettre dans l’urne pour les prochaines présidentielles en 2012. Je ne vous parle pas de faire la part belle aux xénophobes. Nous sommes tous des citoyens du monde, le temps est venu de prendre ses responsabilités, alors agissons.

 

Fabienne / fabienne@oeilpaca.fr

 

 

L'oeil paca.fr votre magazine gratuit REDACTION : redaction@oeilpaca.fr | PUBLICITE : christian@oeilpaca.fr | Mémoires images L'Oeil Paca.fr B.P Mairie 13150 Tarascon cedex