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  Reportage : Beaucaire Ville FN  
     
 
Ville de Beaucaire Photo
 
 
Photographies réalisées par Laetita Jouve All Rights Reserved / Tous droits réservés Copyright Laetitia Jouve©
 

Nous poursuivons notre série de reportages consacrée aux communes Front National du sud de la France. L'étape du numéro 26 s’arrête dans le Gard en région Languedoc-Roussillon. Depuis 2001, la ville de Beaucaire détient le label Ville d’Art et d’Histoire.

L'arrivée

Nous arrivons par le pont qui relie Tarascon à Beaucaire. À l'entrée de la ville, un taureau de pierre ancré à la culture taurine trône devant le port. Au bas du pont, Laetitia tourne à droite. Nous longeons la digue qui protège la ville du Rhône.

À côté du théâtre, Lætitia gare la voiture sur un parking ombragé. Des marches imposantes nous font face ; elles conduisent sur le haut de la digue. Nous passons sous une porte que l’on referme lorsque le fleuve se fait menaçant. Nous empruntons la rue Victor Hugo jusqu'à la place de la République. Le lieu est agréable. David (rédacteur de l’œil) a fixé les deux rendez-vous avec nos contacts du jour. Marcel nous attend devant le bar des Arts.

Il est retraité depuis six ans. Il nous invite à le suivre jusque chez lui, dix minutes à pied, au calme pour « discuter en toute liberté ». Nous empruntons des ruelles étroites. Des odeurs nauséabondes d'urine et d’excrément agressent nos sens olfactifs. Nous arrivons devant un grand portail en tôle. Marcel met sa main dans sa poche et actionne celui-ci à l'aide d'une télécommande. Il sourit, « le modernisme » dit-il. Un jardin fleuri nous accueille. Marcel nous présente Maud, son épouse. Ils nous invitent à nous asseoir sur des chaises en fer forgé autour d'une table du même métal.

Photo centre ville de Beaucaire

Nous échangeons des banalités, je rappelle à Marcel le pourquoi de notre présence.

« Vous savez, moi j'ai voté front national. Je ne le crie pas sur les toits, ici les représailles peuvent être violentes. Je suis un vrai Beaucairois. Mes grands-parents vivaient déjà à Beaucaire. Contrairement à ce qu'on peut entendre un peu partout, je n'ai pas fait un vote raciste. Quand vous vivez dans une ville, vous êtes capable de comprendre ce qui s’y passe. J'espère ne vexer personne, mais les débuts des ennuis sont intervenus dans les années 80. Le maire de l'époque c'était José Boyer. Il s’est laissé surprendre par sa politique d'immigration et son cortège de désastres. »

De désastres, c'est à dire ?

« Une bonne partie du centre-ville est constituée de petits logements insalubres. Les propriétaires louent les appartements aux bénéficiaires de la CAF. Les logements délabrés trouvent preneurs. J'ai connu une personne d'origine marocaine qui vivait dans un deux pièces, avec sa femme et ses quatre enfants, dans des conditions indécentes.

Les loyers à la charge des locataires sont abordables, l’hygiène innommable. Certains sous-louent des pièces de 10 à 14 mètres carrés équipés de lits superposés. Six ou huit personnes s'entassent dans des conditions déplorables. Les Marocains venaient pour travailler dans les champs. L'hiver, ils ne repartaient pas tous. La journée, évidemment, ils ne restent pas dans les dortoirs. Les clandestins avaient de la drogue. Cela leur permettait de survivre. Ce qui devait arriver arriva. Les rues se sont transformées en cauchemars ; les agressions, les vols, les incivilités... Le laxisme des autorités a servi cette situation. Nous vivions dans la terreur ; c'est à cette époque que j'ai fait poser le portail. Pour vous dire, en 1993 ou 1994, je ne sais plus très bien, André (maire de 1983 à 2002) a demandé l'intervention des CRS dans les rues. Le calme est revenu. »

Maud dépose un plateau sur la table. Un jus de fruits baigne dans la fraîcheur des glaçons.

Vous décrivez une situation apocalyptique ?

« Hélas ! c'est du vécu. Les Marocains ont ouvert des magasins et le trafic est plus discret. Ce que j'ai pu constater, c'est que les plus désagréables ne sont pas les vendeurs de joints qui vivent ici. Ils deviennent invisibles. C'est plutôt les drogués, sales et répugnants qui nous effraient. »

Si je comprends bien, c'est contre l'insécurité générée par les trafics que vous avez voté front national.

« Entre autres, l'incivilité, le bruit, les hurlements, les coups de klaxons à toutes heures de la journée et de la nuit, les dégradations, c'est insupportable. Il n'y a pas que les maghrébins, les gitans sont incroyables. Il faut le vivre pour comprendre. Quand une famille s'installe, on dirait qu'ils sont trois cents tellement ils sont bruyants. Ils font des barbecues dans la rue et mangent sur les trottoirs. Je n'ai rien contre ces gens, je voudrai juste qu’ils respectent les autres. Cette situation a tendance à disparaître, ils préfèrent habiter aux Ferrages (Cité HLM de Tarascon). Trente années de cahots, quand il y a quelqu'un qui propose de mettre un terme à nos dépressions, on vote utile. »

Nous prenons congé de Maud et Marcel puis allons à la rencontre de Hicchem. Il est né à Nîmes. Père de deux enfants, il vit à Beaucaire depuis 42 ans. Il nous attend à la terrasse du PMU situé sur la place de la Mairie. Nous lui expliquons que nous venons de discuter avec un couple d’électeurs du front national, nous lui relatons les propos tenus par Marcel.

Photo ville centre Beaucaire

« Je ne suis pas étonné. J'ai l’impression de vivre un match où s'opposent deux équipes, chacun a ses arguments. Malheureusement, il y a beaucoup de vérités dans ce que tu viens de dire. Je crois que c'est le choc des civilisations qui s'affrontent ici. Mais n'allons pas trop vite. Sanctionner une partie de la population, parce que des membres de sa communauté ne sont pas civilisés, c'est trop facile. C'est comme si tu mettais en prison une famille entière, parce qu'un de ses fils a volé un scooter. Le raccourci ne me convient pas. Si tu veux, je peux te parler de toute cette classe sociale qui nous méprise au quotidien, avec une arrogance et des regards destructeurs. »

Je vais être directe. Penses-tu que les électeurs du front national soient racistes ?

« Pour certains c'est une évidence. Après je ne les connais pas tous, je ne sais même pas qui ils sont. Mais, je vois et j'entends les actes et les mots de monsieur Sanchez.

Un peu avant son élection, il a dit que le marché de Beaucaire était un souk. Dans sa bouche, c'est ambigu. Une fois élu, il va au marché, achète de la charcuterie de porc et des produits locaux. À la Mairie, il dispose les aliments sur une table et poste le tout sur Twiter. Personnellement, cela ne me dérange pas, mais bon, quel intérêt a-t-il à agir de la sorte ?

Après il y a eu une altercation verbale avec des professeurs qui ont refusé de lui serrer la main. Ils ont quitté la salle où se tenait le conseil d'administration du lycée et donc, par ce geste, refusé de se trouver en compagnie de Monsieur Sanchez. Le lendemain dans les médias, il qualifie les profs de racaille. Quel intérêt a-t-il à agir de la sorte ? Je crois que des profs ont déposé une plainte.

En août, monsieur Sanchez organise un défilé en faveur des chrétiens d'Irak et dans la cour de la mairie il prononce un discours. »

En même temps, s'ils veulent défiler pour les chrétiens d'Orient...

« Je suis d'accord avec toi, mais c'était pendant la répression d’Israël dans la bande de Gaza. Partout en France des manifestations de soutien aux civils s'organisaient pour dénoncer les bombardements israéliens. 

Il y a une véritable volonté de mettre de l'huile sur le feu. C'est cela que je reproche à monsieur Sanchez.

Après, il y a les conseils municipaux qui se déroulent dans des circonstances grotesques. De véritables sketches s’y jouent. Je ne veux pas dramatiser le truc, mais quand même, un peu de dignité s'impose à la fonction de Maire, non. 

Peut-être que monsieur Sanchez est un peu trop vert, du moins pas suffisamment mûr. Son incompétence lui dicte des réactions qui n'ont plus rien à voir avec sa fonction. Peut-être va-t-il apprendre et se comporter avec plus de maturité dans le futur. Nous devons nous faire une raison, il est en place pour six ans. J'espère juste qu'il ne va pas couler la Mairie. »

J'ai une dernière question à te poser. Quand nous sommes venues, des odeurs pestilentielles nous ont écœurées dans certaines rues...

« Oui, je sais, des chibanis (vieil homme) urinent entre deux murs. Il y a aussi ceux qui sortent des bars et se soulagent dans les rues avoisinantes. Mais surtout, les propriétaires de chiens qui devraient aller au pré. En plus, cela leur ferait du bien de marcher un peu, aux chiens comme aux maîtres. Je ne te dis pas, quand une voiture roule sur de la merde et tartine toute la rue, c'est l’horreur. »

Nous remercions Marcel, Maud et Hicchem pour leur franchise et le temps qu’ils ont bien voulu nous accorder. La rédaction n'est pas responsable des propos tenus. Ils ne sont pas forcément représentatifs de la population. Ce sont des témoignages qui, nous l’espérons, pourront ouvrir un dialogue constructif.


Texte de Claire Fabre / claire.fabre@oeilpaca.fr - Photographie de Laetitia Jouve / laetitia.jouve@oeilpaca.fr

 

 

 

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