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Numéro 18
   

photo Rv-Dols

Reportage / Témoignage : Fralib le dernier éléphant

En dix ans, l'industrie française a payé un lourd tribut à la mondialisation. Les fermetures et les délocalisations d'usines se succèdent, l'hémorragie se propage à un rythme effréné.

Pour prendre la mesure de la situation, nous avons sollicité Fralib à Gémenos pour sa proximité avec l'oeil paca.

L'usine Fralib appartient au puissant groupe Unilever qui possède les marques suivantes ; OMO, Persil, Skip, Cajoline, Cif, Domestos, Sun, Signal, Axe, Brut, Dove, Monsavon, Rexona, Timotei, Williams, Knorr, Alsa, Maizena, Ben & Jerry's, Carte d'Or, Cornetto, Magnum, Miko, Solero, Viennetta, Amora, Maille, Fruit d'Or, Planta Fin, Pro Activ, Elephant, Lipton.

Gérard Cazorla photo Rv Dols©

En 2010, le chiffre d'affaire d’Unilever, en ce qui concerne les produits alimentaires vendus en France, est de 1,4 milliard d'euros. Celui des produits d'entretien de la maison et des soins à la personne est pratiquement d'un milliard d'euros (0,9 Md € ) soit au total 2,3 milliards d'euros de chiffre d'affaire pour 2010 en France.

Pour le même exercice, dans le Monde le CA d'Unilever est de 44,3 milliards d'euros et en Europe de l'Ouest 12 milliards d'euros.

Pour l'exercice 2011, Unilever continue à engranger les bénéfices avec une légère hausse.

Je me suis rendu à Gémenos pendant le mois d'octobre 2011. Devant l'entrée, le silence qui règne m’interpelle. Les vigiles de la société Ethic me font pénétrer dans la cour et m'indiquent les bureaux en préfabriqué de la CGT. Avant de commencer l'interview, nous faisons le tour du site. L'usine est déserte, comme endormie par un conflit qui n'a que trop duré. Pourtant tout est en place, les chaînes de fabrication ont les boutons poussoirs qui clignotent, une invitation au redémarrage. Nous ressortons de l'usine en direction des préfabriqués, le soleil chauffe sans se soucier du contexte pesant.

Le 28 septembre 2010, le groupe Unilever annonce la fermeture de l'usine Fralib de Gémenos et le licenciement de 134 personnes. Dès lors, le CE, la CGT et la CFDT organisèrent la résistance. Ils font face à la direction en refusant la fermeture.

Gérard Cazorla : « Depuis cette date, nous nous battons pour sauver l'activité et nos emplois. Nous ne sommes pas dans un baroud d'honneur ou dans le combat de la dernière chance. Nous inscrivons notre action dans le temps et nous irons au bout du bout ».

Le combat paraît pourtant inégal, voire perdu d'avance, mais il est nécessaire et légitime dans la mesure où il nous concerne tous. Prenons conscience que l'implication de ce processus de délocalisation ruine à terme notre économie et aura une résultante néfaste sur la vie de toute une couche sociale française.

Gérard Cazorla : « La légitimité de cette fermeture n'est pas fondée, l'usine dégage des bénéfices et l'entreprise est viable. Le marché français des thés aromatisés, infusions aromatisées et thés verts est le plus gros de l'Europe de l'Ouest d'où la pertinence de cette usine en France. Unilever délocalise puis récupère les profits des produits vendus en France pour les injecter dans la structure qu'ils ont établie en Suisse et cela pour éviter de payer des impôts à notre pays. Va-t-on persister dans ce système nuisible à notre économie, en tout cas nous on s'oppose à cela ».

Quelles sont les revendications des salariés et sur quoi se basent-elles ?

Gérard Cazorla : « Éléphant fut créé à Marseille il y a 119 ans, nous voulons conserver la marque qui fait partie du patrimoine régional et national. À nos yeux, elle appartient aux salariés. Nous réclamons également l'outil de travail. Tout cela représente un capital qui ne doit pas non plus revenir à un éventuel repreneur. Ce capital doit revenir au collectif des salariés, et ce pour avoir un droit d'intervention social et économique. Nous ne voulons pas être actionnaires du groupe.

Notre projet alternatif est sérieux. Nous savons que l'usine peut être rentable. Dans le rapport d'État, il est stipulé que l'usine réalise une moyenne de 2900 tonnes. Il suffit d'une production de 1000 tonnes pour garder l'équilibre, ce chiffre correspondait jusqu'à présent à quatre mois d'activité, notamment pour amortir les coûts. Les huit mois restants servaient à gaver les actionnaires. Nous ne serons pas dans ce cas de configuration, quand nous aurons repris l'activité, la production sera moindre, mais nous ne serons plus dans une logique de multinationale, donc l'activité sera viable.

Dans notre projet alternatif, nous voulons revenir aux valeurs naturelles, notamment en ce qui concerne l'aromatisation des produits. Unilever a remplacé les arômes naturels par des arômes artificiels. Nous voulons revenir au naturel.

Nous avons également l'intention de travailler avec les producteurs locaux, ce que ne font plus les multinationales. Nous avons les compétences, l'outil de travail et tout ce qu'il faut pour relancer l'activité.

Sur le site nous produisons la marque Lipton qui se vend dans le monde. Si Unilever veut partir, qu'ils partent avec la marque Lipton. Nous demandons à maintenir la marque française Éléphant ici en France et de continuer la production qui permettra de faire vivre 182 familles, le rapport d'État va dans ce sens puisqu'il démontre la viabilité du projet ».

Le conflit qui oppose Unilever à ses salariés n'est assurément pas une bonne publicité pour le groupe. À l'Assemblée Nationale, suite à l'intervention du président de la région PACA Mr Vauzelle, le ministre d'État Mr Besson a affirmé que le gouvernement pouvait demander à Unilever une autre solution que la fermeture.

En février 2011, le juge des référés du TGI de Marseille donnait raison au CE, ordonnant à Unilever de reprendre son projet de fermeture en raison « d'irrégularités manifestes » et d'un « argumentaire indigent », avec interdiction de mettre en œuvre son PSE.

Une ordonnance de référé fut également rendue le 28 septembre 2011. Le Tribunal de Grande Instance de Marseille a demandé le rétablissement du libre accès au site de Gémenos occupé par des salariés depuis plusieurs semaines. La justice semble aussi trouver le comportement d'Unilever limite.

Gérard Cazorla : Une décision qui ordonne de libérer les accès et de ne pas empêcher les gens de travailler a été rendue par la justice. Nous respectons la décision de justice. D'ailleurs, l'accès des salariés n'a jamais était bloqué. Les entrées et les sorties peuvent se faire à tout moment. Ce que nous constatons c'est que le juge a rendu une décision mesurée, il n'a pas retenu la demande d'expulsion du site, dans le fond il légitime l'occupation de l'usine.

Pour faire suite à cette décision, la direction s’est présentée devant l'entrée avec des huissiers, des gendarmes et des gardes du corps armés. Nous acceptons que le directeur et l'huissier rentrent dans l'usine, mais nous nous opposons à l’entrée des gardes du corps qui sont armés. Tout simplement parce que dans la décision de justice il est stipulé que toute personne armée ou détenant des objets pouvant atteindre à l'intégrité physique et morale des salariés n'était pas habilitée à pénétrer dans l'usine. Les gendarmes ont attesté que les gardes du corps avaient en leur possession des parapluies qui étaient des cannes de combat. Donc nous estimons qu'ils sont armés et qu'ils n'ont rien à faire sur le site. La société de gardiennage Ethic est toujours présente à son poste d'accueil.

À noter également que la direction d’Unilever a été déboutée dans sa poursuite pour diffamation par le tribunal correctionnel de Nanterre (Hauts-de-Seine). Unilever accusait Gérard Cazorla le secrétaire du CE et de la CGT, ainsi que les délégués syndicaux Olivier Leberquier et Gérard Affagard, d’atteinte à l’honneur de la multinationale. La direction leur reprochait un tract syndical, diffusé en octobre 2010, dans lequel était écrit qu'Unilever «volait» ses clients et consommateurs, «volait le fisc» et «assassinait ses salariés et leurs familles».

Alors même que les avocats du groupe qualifiaient devant les caméras de télévision les représentants syndicaux de Fralib de "Talibans".

À ce jour, il y a 157 salariés qui ont été licenciés. Seule une dizaine de salariés reste pour régler les problèmes administratifs dont le démantèlement de l'usine, et 14 élus qui devront passer devant la direction pour être licenciés.

Unilever est simplement dans une logique de rentabilité à court terme. Elle permet aux actionnaires de stocker encore et encore plus de dividendes annuels, d'augmenter la valeur des actions boursières et par conséquent les liquidités du groupe. Les multinationales qui possèdent des unités de production en France et en Europe de l'Ouest délocalisent pour permettre de baisser le coût de production et par conséquent d'accroître les bénéfices.

En France, 3 100 personnes travaillent dans le groupe et 29 000 personnes en Europe de l'Ouest. Si nous poursuivons la logique de la multinationale, tous ces gens sont sous la menace imminente d'un licenciement.

Unilever est également, tous secteurs confondus, le 2e annonceur en télévision, le 6e en plurimédia et le 10e sur internet (source Kantar média pour 2010).


Rv Dols / herve.dols@oeilpaca.fr

 

 

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