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Numéro 21
   

 

 

Société : Passé par la case prison (deuxième partie)

 

Il est pratiquement 14 heures. Serge a changé le lieu de rencontre. Nous allons chez lui, la confiance s’instaure doucement. Nous sonnons à l'interphone, la porte s’ouvre. Nous serrons la main de Serge. Les commentaires de circonstance fusent.

Nous reprenons l'entretien dans l'année qui suit sa sortie de prison. Il fréquente Sandrine assidûment. Il est intérimaire dans une usine de production de briques réfractaires. Au bout de deux mois, on lui fait confiance. Il est magasinier. Il commence à sortir dans des restaurants ou en boîtes, avec son frère et ceux de Sandrine.

Brusquement, Serge interrompt son récit pour placer ces phrases : « Depuis que je me raconte, quand je me retrouve tout seul, des pensées m’assiègent, ça me rend mal à l'aise.

Plus de quinze ans de démence, je ne suis pas encore guéri, j'y travaille. Je reste faible et influençable, ça laisse des traces, même si je ne veux pas me l'avouer. Le soir je fume un ou deux joints, ça calme. Je développe des pathologies comme la paranoïa, les cauchemars rythment mes nuits. Heureusement je me suis découvert une passion qui me permet de m'évader ».

Pour éviter qu'un jugement ou des émotions s'installent, j’enchaîne directement en lui demandant si, à l'époque, son frère et ses beaux-frères fumaient du cannabis. Il m'explique que l'alcool, les joints, tout le monde consomme, c'est culturel. Un soir, il croise une ancienne connaissance qui lui propose de la marron (héroïne des rues, drogue des pauvres). Trop vite, le jeune homme réintègre sa place aux côtés de ses vieux démons. À présent, l’intraveineuse domine son existence.

Quelques semaines plus tard, au travail, son manque de sérieux et d'assiduité lui est reproché. Serge ne rectifie pas son comportement. Bien au contraire, il s'imagine invulnérable et se moque totalement des conseils prodigués par ses aînés. Le mépris et l'arrogance qu'il affiche créent des tensions. Pire, il fume des joints et se pique en cachette dans les dépôts. Un vendredi, en fin de journée, son chef le convoque et lui signifie la fin de sa mission. Serge l'insulte, il jette une chaise sur le bureau et prend la porte à coups de pied avant de sortir.

Pendant son temps libre, Serge pourchasse la came et vide le fond de ses poches dans les machines à sous des bars. Il martyrise sa compagne, la vole, la violente et finit par lui briser le nez. Son père comprend que son fils est de nouveau sous l'emprise des poisons. Il le met dehors.

Aidé par sa mère, Serge trouve un studio où il loge pendant une dizaine de mois. Pour survivre, il effectue de petites missions d’intérim. À l'époque dans le Vaucluse le travail ne manque pas dans l'industrie, notamment dans le secteur alimentaire. Le souci réside dans le fait qu'il traîne ses addictions au shit et à l'héroïne comme un véritable fardeau. Il ne parvient jamais à tenir plus de deux jours sur une mission, là où d’autres intérimaires restent toute une saison.

Serge butine de cité en cité, pour acheter des bonbonnes (sachet en plastique qui enveloppe la poudre et brûlé au briquet pour la fermeture) de brown. Au début il paye les dealers et finit par faire des crédits qu'il n'honore pas.

« J'avais remarqué qu'ils cachaient la dope à proximité de leurs cages d'escaliers. Le matin, discrètement, je fouillais tous les recoins et les trous dans les murs. J'ai fait des trouvailles. Mais bon, après ils soupçonnaient tout le monde, ça devenait dangereux ».

Inexorablement, sa vie se concentre sur l'approvisionnement et la prise de stupéfiants. L’empire des ténèbres s'ouvre à lui. Il ne paye plus son loyer et finit par dormir dans sa voiture. Dans l'après-midi, il passe au domicile de ses parents. Sa mère lui donne à manger. Il peut se laver. Quand il repart, elle lui remet un sac contenant une bouteille d'eau, un sandwich avec deux ou trois fruits. Elle lui glisse un billet de 100 francs dans la main, parfois 300 francs, le prix de sa dose. Avant que son père rentre du travail, il fuit pendant qu’elle pleure.

L’assistante sociale lui trouve un T2. Sa maman lui fournit de nouveau le nécessaire pour vivre. Elle veut croire aux fables de son fils. Pour seule compensation, Serge lui renvoie des lueurs de mensonges, elle a peur.

Serge sympathise avec Patrick, un petit dealer de came, qui lui aussi traîne les défaites derrière lui. Quand celui-ci se retrouve à la rue, Serge le recueille. Les deux alliés accomplissent, sans vergogne, les délits en tout genre.

Ils agressent et dépouillent des clandestins maghrébins qui revendent des stupéfiants, dérobent des voitures et vont « faire des sacs » sur la côte.

Un soir, accompagnés d'Édouard — un drogué pratiquant assidu que Serge connaît depuis l'enfance, période à laquelle ils habitaient le quartier St Jean d'Avignon —, ils partent pour Villeneuve. Beaucoup de commerçants et de gens fortunés vivent sur les hauteurs de cette ville qui fait face à Avignon. Sans bruit, ils s'introduisent dans une villa. Serge trouve 7000 francs dans un tiroir. Patrick récupère les clefs d'une voiture. Édouard voit les propriétaires dormir dans une chambre. Il referme la porte et descend prévenir ses acolytes. Les polytoxicomanes remplissent le véhicule avec tout ce qui peut avoir une valeur à la revente ; ordinateurs, fours micro-ondes, hi-fi, bijoux, télévisions, vélos, vêtements...

Les trois malfaiteurs, dans le véhicule chargé à ras bord, sortent par le garage. Une centaine de mètres plus loin, ils réalisent que les propriétaires ne dormaient pas. Une voiture de police, en pleins phares, surgit sirène hurlante. Édouard est au volant. Il force le passage. Deux motards les escortent et somment les pilleurs de s’arrêter. Dépourvus de jugement rationnel, les voyageurs du délire les ignorent. Ils prolongent leur fuite dans la folie à toute vitesse. Ils traversent le pont de l’Europe et se retrouvent très vite en Courtine. Ils empruntent des chemins, la voiture s’embourbe. Serge et Patrick s'enfuient, chacun de son côté. Les motards sont toujours là. Le conducteur est appréhendé, mais aucun policier ne s'aventure à courir, en pleine nuit dans les broussailles, après les deux fuyards.

Serge se cache un peu plus loin et attend le jour sans bouger. Patrick poursuit son échappée et vole un cyclomoteur dans la cour d'une ferme. Une fois chez Serge, il se couche transi par le froid et le manque. Dans la matinée, un taxi dépose Serge. Il montre l'argent à Patrick.

Ils partent chercher de la came, dix grammes. Exaltés, ils font des courses, achètent des citrons et en pharmacie une stérile-box chacun. Excités, ils rentrent à l'appartement. La puissance des pulsions de la défonce efface la réalité. La chaleur qui comprime les tempes jusque dans les cerveaux est leur maîtresse, elle leur fait parcourir les océans du néant. La télé tourne sans discontinuer, les heures se mélangent aux jours. Ils n'ont plus de corps, une souplesse aliénante les enveloppe. Le temps n'existe plus, ils piquent du nez toute la nuit.

Quand ils reprennent leurs esprits, ils s’empressent de réchauffer les cuillères remplies à bloc, où flotte un petit bout de coton. Les aiguilles aspirent au travers des fibres, avant de transpercer les veines. Les garrots sont relâchés. Le sang pénètre dans les seringues. Délicatement ils pompent, et propulsent l'infâme liquide en plein cœur.

Plusieurs jours sont passés, Serge se réveille sur le canapé, une odeur nauséabonde règne. La table du salon est recouverte de déchets, d'aliments moisis, les cendriers débordent. Au sol, enchevêtré à une multitude de choses, il distingue le matelas du lit où dort Patrick. Il s'assoit et rallume un joint éteint. Il se souvient que la Meuk est finie. Pour effacer la puanteur amère qui s'évacue de son corps, Serge prend une douche. Quand il revient dans le séjour, il est giflé par l'infection suffocante contenue dans l'atmosphère. La télé tourne toujours. Il ouvre la fenêtre et réveille Patrick. Les deux hommes savent que pour éviter d'être mal, ils sont contraints de se ravitailler.

Plus tard, Serge et Patrick apprennent que la police pensait que le suspect interpellé les renseignerait sur l'identité de ses deux complices. Édouard affirma ne pas les connaître, précisant qu’il les avait rencontrés dans l'après-midi.

Les deux drogués sèment le chaos pendant des mois. Un soir, les pillards se font surprendre pendant un cambriolage. Au terme des gardes à vue, ils se retrouvent à la prison d'Avignon.

Fin de la seconde partie.


Claire Fabre / claire.fabre@oeilpaca.fr

 

 

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